Mourir d’être femme

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Photo Jean-Luc Ichard

Depuis le début de l’année 2021, onze Québécoises ont été assassinées par des hommes violents. Onze féminicides en seulement quelques mois. Que veut dire exactement le terme féminicide ? Ce mot désigne le meurtre d’une femme en raison de son genre.

Les féminicides peuvent s’inscrire dans un contexte conjugal ou pas. Par exemple, l’attaque antiféministe de la Polytechnique, en 1989, est un féminicide, alors que 14 femmes ont été assassinées parce qu’elles étaient des femmes.

La violence faite aux femmes est un mécanisme d’oppression et de contrôle qui s’inscrit dans les rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes. Les féminicides sont l’expression la plus violente de cette inégalité persistante. En 2020, au Canada, c’est 160 femmes et filles qui ont été assassinées, dont 23 au Québec. C’est une femme ou une fille assassinée tous les 2,5 jours. Presque tous les féminicides ont été commis par des hommes. Une victime sur cinq était autochtone, alors que les autochtones ne représentent que 4 % de la population féminine canadienne. En effet, les femmes racisées, immigrantes, autochtones, transgenres et autres femmes marginalisées sont plus à risque de subir de la violence ou d’être assassinées.

L’importance des mots

On entend souvent dans l’espace public les termes « drame familial », « crime passionnel », « perte de contrôle » pour désigner les meurtres conjugaux. Ces termes ont pour effet de banaliser la violence des gestes posés, mais aussi de masquer l’enjeu sous-jacent à ces tragédies, celui de la violence conjugale et familiale. L’utilisation du terme « crime passionnel » renforce l’idée que la violence conjugale puisse se faire par amour ou passion. La violence, ce n’est pas de l’amour ou de la passion, et l’amour ne tue pas. Jamais.

Perte de contrôle ? En fait, selon les experts, les hommes qui tuent leur partenaire le font de façon préméditée. Loin d’une perte de contrôle, le féminicide dans un contexte de violence conjugale est précisément le moyen choisi par le meurtrier pour affirmer ou réaffirmer son pouvoir et son contrôle. C’est ce qui explique notamment que les féminicides arrivent souvent à la suite de la séparation, dans un moment où l’homme violent a le sentiment qu’il perd le contrôle sur sa partenaire.

La violence faite aux femmes est un enjeu de société et il est crucial de nommer les manifestations de cette violence comme telles. Utiliser les bons mots, c’est aussi une façon de sauver des vies parce que cela permet aux victimes et aux agresseurs de se reconnaître.

Pour la FTQ, nommer les choses telles qu’elles sont, parler de féminicides avec les bons mots, c’est montrer que la violence n’a rien de romantique et qu’elle s’inscrit dans un contexte plus large de violences fondées sur le genre. Le corollaire, c’est aussi que la lutte contre les féminicides ne doit pas être une simple lutte contre la criminalité, mais aussi et surtout une lutte contre les violences faites aux femmes. C’est une démarche plurielle qui doit s’inscrire dans divers contextes et à plusieurs niveaux.

Un enjeu syndical

Derrière chacune de ces femmes assassinées, il y en a des milliers d’autres qui vivent quotidiennement dans la peur ou qui subissent la violence sexiste. Lutter contre ces violences et contre la violence conjugale en particulier s’inscrit directement dans les actions syndicales que nous avons toujours menées pour promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes.

Une femme sur trois est touchée par la violence conjugale et, dans bien des cas, cette violence se transporte sur le lieu de travail. Selon une enquête menée par le Congrès du travail du Canada et le Western University en Ontario, à laquelle a participé la FTQ, en 2014, une personne employée sur trois (33,6 %) a été victime de violence conjugale. Plus de la moitié de ces personnes (53,5 %) indiquent qu’au moins une des formes de violence conjugale a continué sur leur lieu de travail et 81,9 % des victimes déclarent que la violence conjugale nuit à leur rendement professionnel.

Elles sont donc à risque de perdre leur emploi et ainsi de se voir encore plus isolées et de perdre leur autonomie financière. On remarque souvent chez les victimes une diminution de leur rendement, des absences plus fréquentes, des retards, des appels incessants sur les lieux de travail, etc. L’impact négatif sur les collègues de travail et l’employeur est l’un des facteurs qui nous rappellent que la violence conjugale n’est pas une affaire privée.

Pour la FTQ, il est important et urgent d’agir syndicalement contre la violence conjugale en posant des actions concrètes telles que la négociation de clauses permettant de soutenir les victimes, en faisant des pressions auprès des gouvernements pour améliorer le soutien aux victimes ainsi qu’aux agresseurs et, également, en ayant des discussions avec les employeurs afin de mettre en place des plans d’urgence pour les victimes dans les milieux de travail.

Pour en savoir davantage, vous pouvez consulter un guide préparé par la FTQ, Violence conjugale et milieux de travail : des arguments pour agir syndicalement : https://femmes.ftq.qc.ca/wp-content/uploads/sites/8/2019/05/20190517_Violence-conjugale-et-milieux-de-travail.pdf

Pour toute demande d’aide, si vous sentez votre sécurité menacée ou si vous êtes témoin d’une situation de violence conjugale, vous pouvez contacter SOS violence conjugale au 1 800 363-9010. Ce service est accessible 24 heures par jour et 7 jours par semaine. Si vous êtes en danger immédiat, contactez les services de police en appelant le 911.

Les femmes et les enfants qui cherchent à fuir un conjoint violent ne sont pas tenus de respecter le couvre-feu.

Site Internet : https://sosviolenceconjugale.ca/fr

Le 2 avril dernier, alors que la population était horrifiée des huit féminicides commis en huit semaines, quelques milliers de personnes se sont mobilisées partout au Québec pour exprimer leur indignation face à la récente vague de féminicides et à la violence faite aux femmes, ainsi que pour donner un message clair au gouvernement. Les femmes en ont assez. Il faut faire plus, il faut faire mieux.

Pour voir les photos de la manifestation : http://www.mondeouvrier.info/en-photos-manifestation-contre-les-violences-conjugales