[LETTRE] M. Legault, luttez avec nous contre la violence dans les écoles spécialisées!

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Monsieur le Premier Ministre,

Entre septembre 2012 et juin 2020, le personnel de soutien administratif et technique du centre de services scolaire que nous représentons a déclaré 2134 agressions physiques, dont 1350 d’entre elles se sont déroulées dans une seule école. Elle est spécialisée dans l’éducation des élèves handicapés et en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Ces agressions ont conduit à plus de 60 arrêts de travail, dont certains extrêmement longs (plusieurs mois à plusieurs années), voire définitifs. Le personnel est victime de commotions cérébrales – parfois à répétition – d’entorses cervicales et lombaires, de mâchoires et de nez fracturés, de troubles d’adaptation.

En effet, cette école à vocation régionale reçoit des élèves vulnérables qui ont des besoins immenses. Nombre d’entre eux vivent avec un trouble du spectre de l’autisme très sévère. Ils sont souvent « non verbaux », et peuvent alors parfois présenter des troubles graves du comportement (TGC). Cela les conduit à s’exprimer par la violence. Les micro-agressions sont quotidiennes : cris, crachats, morsures, griffures, poussages, pincements. Les coups de poing et de pied dangereux sont hebdomadaires. Heureusement, il ne s’agit que d’une minorité d’élèves. Mais elle n’a cessé de croitre avec le temps. Les outils adéquats et les ressources suffisantes n’ont pas suivi. Conséquences des années d’austérité.

Avec la dernière réforme libérale du réseau de la santé, les ressources intermédiaires pour les élèves EHDAA violents ont diminué, voire disparues. Or, ils ont le droit d’être scolarisés jusqu’à 21 ans (et c’est une bonne chose). Ils restent donc dans des écoles inadaptées avec un personnel sous-payé qui se sent en permanence en danger : hypervigilance et anxiété usent anormalement sa santé mentale. Jour après jour, il répond à l’appel parce qu’il est dévoué et se donne pleinement à ces élèves si démunis, permettant de colmater les déficiences existantes, la pénurie toujours plus accrue de personnel, tout en soulageant des parents.

Heureusement que nous avons de bons rapports avec ce centre de services scolaire. Nous avons mis en place un programme de formation et d’accompagnement continu pour prévenir les risques. L’employeur fait des pieds et des mains chaque année pour obtenir du Ministère des fonds supplémentaires dédiés à cette école. Il a même demandé l’aide de la CNESST pour nous soutenir dans la recherche de solutions. Nous continuons de collaborer. Mais la construction d’une nouvelle école et des salaires décents pour ce type hyperspécialisé et très risqué de travail se font attendre depuis des années.

Les inspectrices de la CNESST ont été choquées par ce qu’elles ont vu : un niveau de violence et de risque équivalant à celui d’un hôpital psychiatrique. Imaginez-vous devoir tenir à distance un grand gaillard de 6 pieds et 180 livres en crise, à l’aide d’un ballon géant et de 4 adultes, pour éviter qu’il ne blesse le personnel, les autres élèves ou lui-même? C’est pourquoi le SEPB-Québec demande à chaque négociation pour le renouvellement de notre convention collective que ses membres travaillant avec des élèves TGC obtiennent les mêmes droits que les travailleurs et travailleuses du réseau de la santé et des services sociaux qui travaillent avec la même « clientèle » : primes « TGC », journées de répit supplémentaires, accompagnements psychologiques post-agressions, etc.

Cela est systématiquement refusé par le comité patronal de négociation. Nous nous sentons seuls et désespérés. Ironie du sort, cette école a été la première à réouvrir lors du premier confinement et n’a jamais fermé depuis, hormis l’été dernier. Son personnel doit utiliser des équipements de protection individuels comme dans les hôpitaux ou les CHSLD (masques, blouses, gants, visières). Il est en première ligne, mais une prime exceptionnelle COVID lui a été refusée, alors que le personnel administratif des hôpitaux sans contact avec la clientèle en a touché une. Une illustration du mépris social que les gouvernements successifs nous ont adressé.

Nos gouvernants ont en effet depuis trop longtemps démissionné de leurs responsabilités essentielles. Comme pour le changement climatique, le filet social le plus « juste » d’Amérique du Nord est arrivé à un point de non-retour : il est temps de réagir, de nous soutenir, et surtout de nous entendre. Cette violence scolaire augmente et elle commence à se répandre dans d’autres écoles (nos statistiques le démontrent). Une société démocratique a besoin de services publics performants. Lorsqu’elle traite de la sorte ses élèves les plus vulnérables, c’est qu’elle a été trahie par sa classe politique. Le personnel de soutien en éducation mérite enfin reconnaissance, respect et protection.

Monsieur le Premier Ministre, démontrez-nous que vos promesses comme chef de l’opposition n’étaient pas vaines et que vos promesses électorales seront tenues. Les services publics ne sont pas une dépense, ce sont des investissements. Nous le manifesterons les 11 et 13 mai lors de nos premières journées de grève. Nous continuerons tant que nous ne serons pas entendus. Nous sommes au bout du rouleau!

Sébastien Barraud, Vice-président du SEPB-579 et du SEPB-Québec (personnel de soutien administratif et technique, Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys)