[Chronique de l’IRIS] Crise énergétique au Texas : un exemple des effets du conservatisme économique

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Par Bertrand Schepper, chercheur à l’IRIS

Austin, Texas – 15 février 2021 : La neige recouvre l’avenue du Congrès près de la capitale du Texas après une tempête hivernale.

En février dernier, le Texas a connu l’une de ses pires tempêtes. La neige et le verglas ont paralysé l’État alors que d’ordinaire la température y descend rarement sous la barre des 9 °C. Les installations du secteur énergétique ont été fortement endommagées, ce qui a privé des milliers de Texans et Texanes d’électricité pendant plusieurs jours.

La droite états-unienne a tôt fait de jeter le blâme sur l’approvisionnement en électricité éolienne pour expliquer la crise. Ces commentateurs sont allés jusqu’à affirmer que toute proposition visant à abandonner les énergies fossiles entraînerait des cas similaires à travers les États-Unis. D’autres blâment plutôt la mauvaise gestion du Parti républicain.

Dans les faits, cette crise – qui aurait pu être évitée – est le pur produit de vieux dogmes économiques qui refusent de mourir. Voyons de quoi il s’agit en cinq questions.

Est-ce que les énergies vertes étaient le problème ?

Non ! D’emblée, soyons clairs, toutes les formes d’approvisionnement en énergie ont été affectées par la tempête. Les centrales nucléaires et celles au charbon ou au gaz qui produisent l’électricité n’ont pas été davantage en mesure de démarrer que les industries visées par les critiques des conservateurs. Dans les faits, les énergies éolienne et solaire ne sont responsables que d’environ 13 % des pertes d’énergie totale1. Ce sont donc les centrales à l’énergie conventionnelle qui ont échoué.

Est-ce que le Texas pouvait prévoir ce type de tempête ?

Oui ! Si l’on peut difficilement imaginer des vaches côtoyer des motoneiges dans un ranch texan, le Texas subit néanmoins de plus en plus fréquemment d’événements météorologiques extrêmes impliquant de la neige et du verglas. Dès 2011, cet État du Sud avait essuyé une tempête de neige ayant paralysé le système électrique. En 1989, un blizzard avait causé, lui aussi, des pannes de plusieurs jours2. Le Texas a délibérément choisi de ne pas se préparer pour ce type de phénomènes. Et ce, même si la Commission fédérale de la régulation de l’énergie des États-Unis (FERC) avait fortement recommandé, à la suite d’une tempête en 2011, d’exiger des producteurs d’électricité qu’ils soient préparés à faire face à ce type de situation3.

Pourquoi le Texas ne l’a-t-il pas fait ?

Le système texan a ceci de particulier : il a été complètement dérégulé. Les besoins en énergie sont gérés par un OBNL nommé ERCOT qui doit assurer les achats aux différents producteurs d’électricité. Ainsi, ERCOT achète l’électricité au plus bas soumissionnaire de sorte que les Texans et Texanes aient les meilleurs prix. Ces soumissionnaires ayant tout intérêt à diminuer leurs coûts de production, ils ont négligé d’investir dans la protection de l’équipement en prévention de chutes de température.

La crise a été exacerbée par le fait que, pour assurer des subventions indirectes à l’industrie pétrolière et gazière, qui produit l’essentiel de l’électricité de l’État, le gouvernement texan est le seul aux États-Unis à avoir refusé de connecter son réseau énergétique avec le reste du pays. En conséquence, les États voisins ne peuvent pas lui fournir de l’électricité, et ce, même en cas d’urgence ! Bref, le Texas a historiquement fait le choix des faibles factures électriques et du financement d’industries polluantes au péril de la sécurité de sa population.

Qui profite des bas tarifs ?

Le coût de l’électricité au Texas est donc l’un des plus bas aux États-Unis, mais ce n’est pas nécessairement la population qui en bénéficie. Depuis des décennies, cet État fait campagne pour attirer des entreprises énergivores sur son territoire. C’est ainsi que les Apple, Facebook et Samsung s’y sont installées. Ces compagnies qui créent peu d’emplois profitent non seulement des faibles prix de l’électricité, mais aussi des taux de taxation pour  société quasi nuls du Texas. Au final, plus de la moitié de l’énergie consommée dans l’État l’est par des entreprises.

En d’autres mots, la priorité de l’ERCOT est de soutenir ses plus gros clients avec d’importants rabais, le tout au détriment des ménages qui sont les premières victimes lors des défaillances du système.

Qui devra payer la note désormais ?

L’ensemble du réseau texan devra être repensé pour éviter une énième catastrophe. Dans ces conditions, nous pouvons nous demander qui devra assumer la facture de cette réorganisation.

Généralement, dans ce type de réseau, de petits clients en côtoient des gros. Si ces derniers peuvent rapporter d’importantes sommes d’argent pour un distributeur d’énergie, ce sont les petits clients tels que les ménages ou les PME qui assurent la consommation de base. Si un ménage déménage, il est généralement remplacé par un autre qui consomme de l’énergie. Les ménages constituent ainsi la colonne vertébrale du réseau. Au contraire, les grandes entreprises dont la consommation énergétique est élevée ont le loisir de déménager quand elles veulent leurs installations et leurs consommations énergétiques et ne sont pas nécessairement remplacées. Ce qui leur donne un important levier de négociation lorsqu’il faut déterminer qui paiera pour rénover les installations.

C’est pourquoi les distributeurs d’électricité, plus particulièrement dans un système complètement privé, tentent de refiler une grande part de la facture à la clientèle stable : les petits clients. On peut donc s’attendre à ce que ce soit les ménages qui, à travers l’augmentation de la tarification ou à travers leurs impôts, assument la part du lion de la sécurisation du réseau électrique texan.

Comme nous l’avons vu, les énergies vertes ne sont pas en cause dans la crise texane et, bien que les dirigeants soient certainement à blâmer pour des années de mauvaises gestions, le problème est beaucoup plus profond. C’est celui des vieilles idées économiques qui favorisent la grande entreprise à travers la déréglementation, les subventions indirectes et les baisses d’impôts d’entreprises qui obligent les citoyens à payer la note lorsque le système déraille. 

  1. Will Wade, Naureen S Malik, Brian Eckhouse, Frozen Wind Farms Are Just a Small Piece of Texas’s Power Woes, Bloomberg green, 16 février 2021, [En ligne] https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-02-16/frozen-wind-farms-were-just-a-small-piece-of-texas-s-power-woes
  2. Tanya Eiserer, Jason Trahan, 30 years of warnings to winterize Texas power plants, yet they still froze. Will Austin fi nally require it?, ABC, 22 février 2021, [En ligne] https://www.wfaa. com/article/news/local/investigates/30-years-of-warnings-to-winterize-texas-power-plants-yet-they-still-froze-will-austin-finally-require-it/287-20540908-dbce-4e17-90a3–19aa4f4f4690
  3. FERC, Report on outrages and curtailments during the southwest cold wheather event on February 1- 5, 2011: Causes and recommendation. Août 2011, 357 p. [En ligne]

https://www.ferc.gov/sites/default/files/2020-04/08-16-11-report.pdf