Anna ma coiffeuse et les finances publiques

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Cette chronique a été publié dans le no.134 du Monde ouvrier

Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

Après qu’elle eût terminé avec ma tête, ma coiffeuse m’a demandé avant que je quitte le salon si elle devait s’inquiéter pour ses enfants. En me posant cette question, Anna n’avait pas en tête les changements climatiques. Non, elle s’inquiétait plutôt des centaines de milliards de dollars dépensés par le gouvernement fédéral pour réduire l’impact économique de la COVID-19. Propriétaire d’une PME, issue d’un milieu conservateur, ma coiffeuse est terrifiée à l’idée que ses enfants passent l’essentiel des prochaines décennies à se serrer la ceinture pour rembourser la dette du Canada.

Elle n’est pas la seule à être ainsi angoissée. L’idée qu’un gouvernement doit être géré à la manière d’un « bon père de famille » qui s’assure de payer les factures a beau être une fumisterie, c’est une idée zombie qui nuit constamment aux débats sur les finances publiques. Offrir des explications convaincantes et répliquer intelligemment face à ces inquiétudes est une tâche importante si l’on veut éviter que les élites profitent de ces craintes pour asséner de nouvelles politiques austéritaires. Il faut qu’Anna ma coiffeuse et tous ceux et celles comme elle qui adhèrent à l’idée d’une certaine justice comprennent que les finances publiques peuvent être réorganisées de façon à servir l’intérêt collectif plutôt que celui d’une minorité de privilégiés.

Rien n’est joué

Pour réussir à communiquer une nouvelle vision des finances publiques, il faudra surmonter la morosité qui règne chez certains progressistes. Habitués de se faire passer sur le corps par les gouvernements successifs qui depuis bientôt trente ans appliquent des politiques néolibérales à un degré ou autre, ils anticipent avec désarroi l’ampleur des efforts qu’on exigera à la population pour résorber les prochains déficits. Le gouvernement avait imposé de lourdes compressions dans les dépenses publiques ainsi que des hausses de tarifs à titre « d’efforts » pour un, contrer un déficit qui, la pire des années (2009-2010), n’avait pourtant pas dépassé au Québec 2,9 G$ (sur un budget de 81,4 G$). Quel type d’efforts exigera désormais le gouvernement québécois avec un déficit de 10-15 G$ ? Et qu’est-ce qui nous arrivera si le gouvernement fédéral décidait de pelleter une partie de son propre déficit estimé à 343 G$ dans la cour des provinces comme l’avait fait le ministre des Finances Paul Martin dans les années 1990 ? Rendu là, ne vaudrait-il pas mieux fermer le Canada et le repartir sous un autre nom ?

Ça peut sembler étonnant a priori, mais il y a une bonne couche d’idéologie dans la menée des finances publiques d’un État. Le niveau des dépenses et de revenus visés par le gouvernement, l’ampleur acceptable du déficit et la dette, les priorités de la Banque centrale, etc. Tout ceci nous est souvent présenté comme des décisions techniques et comptables; or, ces décisions politiques sont bel et bien des choix et ils sont influencés par des postulats théoriques, des modes de gestions, des intérêts changeants, des prévisions toujours imparfaites, des conventions et, oui, une bonne couche d’idéologie par-dessus le marché. C’est pourquoi notre façon de gérer les finances publiques a évolué avec le temps et qu’elle continuera d’évoluer dans le futur. Nous sommes possiblement dans un moment charnière qui pourrait mener l’État à changer de cap.

La fragilité du pouvoir

Alors qu’il était difficile de la remettre en question il y a quelques décennies, la légitimité des autorités en matière d’économie et de finances publiques est désormais remise en question de toute part. Toutes sortes de mouvances politiques s’en prennent à l’establishment et aux institutions héritées du néolibéralisme. Et pour cause : non seulement la prospérité promise à tous et toutes n’est pas venue, mais on se retrouve dans un cul-de-sac civilisationnel alors que les inégalités atteignent des niveaux intenables, que les familles croulent sous les dettes, que l’on répond aux problèmes de santé mentale par la médicamentation croissante des populations de plus en plus anxieuses et, le comble, qu’un dérèglement climatique menace la survie de l’espèce humaine.

Il se produit par ailleurs des événements où le jupon du système dépasse. En 2002, l’Assemblée nationale adoptait par exemple un projet de loi contre la pauvreté. Pas un discours creux ou une motion vague, une loi. Alors que l’IRIS évaluait à 3,6 G$ en 2016 les sommes requises pour couvrir les besoins de base à tous et toutes au Québec, les gouvernements ont concentré leurs efforts ailleurs que sur les populations vulnérables. Mais lorsqu’il a fallu dégager des centaines de milliards pour agir face à une pandémie, l’argent est apparu subito presto. Il s’était produit la même chose dans la foulée de la crise de 2008-2009 lors du sauvetage des banques aux États-Unis et, dans une moindre mesure, au Canada. Les dernières crises économiques ont révélé que les contraintes évoquées pour limiter l’action d’un côté n’existent plus lorsqu’il s’agit d’en aider d’autres.

Les leçons de la pandémie

Ma coiffeuse est propriétaire d’une PME. Elle s’inquiète de la dette du Canada, mais elle ne critique pas les plans d’urgence du gouvernement Trudeau. Elle croit qu’il était salvateur qu’on vienne à la rescousse des travailleurs, des travailleuses et des entreprises. Cela signifie sans doute que le vieil argument consistant à sermonner les gens selon lequel le pays est endetté parce que la population « vit au-dessus de ses moyens » ne pourra être évoqué facilement cette fois-ci par les conservateurs fiscaux. C’est une bonne nouvelle.

Mais ce n’est pas le seul point faible des élites. Ma coiffeuse a constaté un clivage grandissant entre les riches et les pauvres. Cet écart, pense-t-elle, s’est beaucoup accru depuis l’ouverture de son salon il y a une trentaine d’années. Et elle a raison. Les progressistes doivent valider ces intuitions en chiffrant ces inégalités de richesse souvent sous-évaluées et proposer des moyens permettant de renverser cette tendance.

Autre motif de ne pas se montrer défaitiste trop vite face à la crise actuelle : l’establishment lui-même ignore de quoi sera faite la suite. Prenez la Banque du Canada. À court d’outils financiers face à crise actuelle, les taux d’intérêt étant déjà au plancher, elle a entrepris en quelque sorte de créer de la monnaie afin d’injecter des liquidités dans l’économie. Il est normal que monsieur madame Tout-le-Monde n’y comprenne pas grand-chose et s’inquiète devant la pluie de milliards venue du fédéral : le gouverneur de la Banque centrale et le ministre des Finances eux-mêmes sont en terra incognita !

En effet, la Banque du Canada a décidé d’imiter des pays comme les États-Unis et le Japon et a accéléré l’achat d’obligations du gouvernement canadien. Pour faire bref, la Banque du Canada prête de l’argent au gouvernement du Canada et il n’est même pas clair si ce dernier doit véritablement rembourser tous ces milliards.

Depuis des lustres, les économistes orthodoxes ont condamné l’idée « d’imprimer » ainsi de l’argent pour tirer l’économie d’une posture difficile. Ils prédisaient qu’une telle approche se traduirait immanquablement par une accélération de l’augmentation des prix (inflation) et que l’économie deviendrait instable. Or, l’inflation ne se pointe pas le bout du nez ni ici ni dans les autres pays qui pratiquent cette nouvelle politique monétaire. Jusqu’où le Canada pourra-t-il se prêter de l’argent à lui-même ? On ne le sait pas vraiment. Chose certaine, un grand nombre de pays sont désormais ensemble dans le même bateau et la dette du Canada ne devrait pas susciter d’inquiétudes à l’heure actuelle.

Bref, le chamboulement des finances publiques est loin d’être terminé. Dans les débats qui s’ouvrent, il est crucial que ceux et celles qui souhaitent garder le cap sur une société plus démocratique et plus juste interviennent pour offrir un autre choix à un capitalisme de plus en plus clairement autodestructeur. L’état des finances publiques, au demeurant pas si mauvais, ne doit pas empêcher la formulation de propositions politiques qui remplaceront une fois pour toutes l’idéologie néolibérale.

Plan de match requis

Dans un premier temps, il faut rompre avec les politiques fiscales régressives et les remplacer par des politiques fiscales progressives. En d’autres mots, il faut répartir la richesse. Depuis une quarantaine d’années, on consent des baisses d’impôts aux entreprises et aux plus riches sous prétexte qu’ils réinvestiront l’argent épargné et généreront de l’activité économique. Les données montrent que c’était un attrape-nigaud. Il faudrait maintenant ajuster les paliers d’impôts pour mieux épouser la courbe des revenus, imposer pleinement le gain en capital, mettre en place un salaire maximum en plus d’un salaire minimum qui garantit un revenu viable et créer de nouveaux impôts sur la succession et sur le patrimoine. La marge de manœuvre – y compris la capacité d’investissements publics – qu’on y gagnerait permettrait d’avoir une économie plus forte, plus dynamique, plus résiliente et donc plus à même de faire face à des situations telles qu’une pandémie.

Dans un deuxième temps, il faut redéployer et développer de nouveaux services publics, universels et de qualité. Se doter d’un système de santé ou d’éducation entièrement gratuit est l’une des façons les plus efficaces de faire profiter à tous et toutes de la richesse collective. La pandémie de coronavirus a rendu le Québécois moyen gêné du traitement que l’on réserve aux aîné-e-s dans notre société. La véritable solution à cet enjeu est nécessairement collective. Elle ne réside pas dans les crédits d’impôt fragmentés ou des entreprises privées qui rognent la qualité pour élargir des marges de profits. Il faut se doter de services publics ambitieux et complet comme nous avions entrepris de le faire à l’époque de la Révolution tranquille lorsqu’il a fallu construire autant de nouvelles institutions ou plus récemment avec la politique familiale et la création des Centres de la petite enfance.

Enfin, et surtout, redistribuer la richesse et offrir de nouveaux services ne sera pas suffisant. Une fois que tous et toutes auront les moyens de participer à la vie économique de notre société, encore faut-il que ces activités servent l’intérêt collectif et ne détruisent pas notre environnement. La pandémie a laissé entrevoir comment il était possible de réorganiser les forces productives de la société. Il faut aller plus loin. La capacité de certains de rentabiliser un investissement ne peut plus être le seul critère pour évaluer la valeur de l’activité économique. Les choix d’investissement doivent être démocratisés et les entreprises qui accomplissent le boulot doivent également être plus démocratiques.

Et si l’on veut que ma coiffeuse Anna et tous les petits entrepreneurs autant que les salarié-e-s du public et du privé, ainsi que les travailleurs autonomes et tous les militant-e-s des mouvements sociaux et les populations vulnérables rament dans la même direction, il faudra offrir une vision rassembleuse et juste de ce que peut être notre devenir collectif.

Il faut le faire pour garantir notamment une transition écologique et juste de nos sociétés. Il ne s’agit plus d’infléchir des politiques à gauche ou à droite, il s’agit de reconfigurer notre économie. Nous aurons abondamment l’occasion d’y revenir dans cette nouvelle chronique.